Au sujet de Générations. Assoss-Unel : 1912-2022

Quand nous chanterons le temps des cerises…

Affiche de  Lex Weyer
Photo: Lex & Pit Weyer
d'Lëtzebuerger Land du 12.11.2021

Pour qui s’intéresse à l’histoire de la gauche au Luxembourg, le mouvement étudiant apparaît comme un élément central qui constitua, tout au long du XXe siècle, le creuset d’expériences communes de socialisation politique. Il y a là cette mythique Association générale des étudiants luxembourgeois, Assoss pour les intimes, qui ne survécut pas aux années 1960, mais hante comme un spectre les couloirs de l’histoire de la gauche – et qui, pour les rares femmes et hommes politiques de ce bord qui ont une sensibilité du passé, dégage l’aura nostalgique d’un d’âge d’or d’une gauche intellectuelle unie et combative.

Générations Assoss-Unel 1912-2022, livre écrit à quatre mains et publié chez Capybarabooks, tente une introspection de l’histoire de cette organisation mythique dont l’héritage est ici capté par l’Union nationale des étudiants du Luxembourg (UNEL) de 2021 – même si l’enracinement de cette-dernière dans la société luxembourgeoise est, par le nombre de ses membres, bien moins important que ne fut celui de l’ancienne Assoss. Introspection, car les quatre auteurs ont été des protagonistes de l’histoire qu’ils nous racontent : l’historien Henri Wehenkel lors de la transformation radicale de l’Assoss à la fin des années 1960, le docteur en histoire et secrétaire central à l’OGBL Frédéric Krier et le politologue Adrien Thomas en présidant l’UNEL au tournant des XXe et XXIe siècles. Le journaliste Pol Reuter a lui aussi co-présidé l’UNEL dans les années 2010.

Ces quatre plumes livrent des articles de tailles et de styles très variés. Henri Wehenkel, principalement à travers les sources de la Voix des Jeunes, le journal de l’Assoss, dresse la chronique des grands combats idéologiques menés par les étudiants « grands bourgeois » intellectuels libéraux et anticléricaux dans l’entre-deux-guerres, tout en croquant des portraits au vitriol des protagonistes. Anticléricalisme et combat contre le fascisme sont au centre de ses préoccupations. Sans être aussi explicite qu’Adrien Thomas ou Frédéric Krier, Wehenkel montre cependant cet effet de générations qui, au sein de l’Assoss d’avant 1960, fit alterner périodes d’intense activité politique avec des périodes plus festives et moins revendicatives. La magnifique couverture du livre reprenant l’affiche de l’édition de 1954 du bal masqué que l’Assoss organisa de 1926 à 1968 au Cercle municipal, rappelle cet aspect de la vie étudiante qui a toujours été pour les Luxembourgeois(e)s une période de la vie où s’apprenait la liberté, en sortant du cocon familial et en prenant le large pour étudier à l’étranger.

Wehenkel, dans son style à la fois lyrique et imagé bien à lui, cache à peine son admiration pour la joyeuse bohême où s’entremêlaient étudiants, anciens étudiants (les « al Häre » qui exerçaient une sorte de surveillance de l’Assoss) et artistes de l’entre-deux-guerres. Il rappelle l’opposition entre l’Assoss libre-penseur et libre-exaministe d’un côté et l’Association luxembourgeoise des universitaires catholique (ALUC) de l’autre, opposition qui refléta la polarisation idéologique de l’ensemble de la société luxembourgeoise : chaque camp ayant ses propres organisations encadrant les activités sociales afin de fidéliser son électorat. Wehenkel, comme d’autres, se rappelle cet héritage politique des années 1950 et 1960, lorsque l’Assoss mène campagne contre le service militaire obligatoire, le cléricalisme et l’anticommunisme. Dans le cadre de la radicalisation étudiante en Allemagne et en France au milieu des années 1960, la politisation croissante de la jeunesse aboutit à l’éparpillement idéologique en chapelles concurrentes usant d’un jargon marxisant qui apparaît aujourd’hui comme indigeste. L’avant-garde de l’Assoss, qui se saborda elle-même en 1969, mit fin à cette maison commune de la gauche et de l’aile sociale du DP et mena à l’émergence de nouvelles micro-organisations politiques maoïstes et trotskistes.

On regrettera peut-être qu’il faille lire la longue contribution fouillée de Frédéric Krier (qui propose ici un résumé de son mémoire de maîtrise de l’an 2000 et une synthèse d’articles parus dans divers journaux et revues depuis quinze ans), pour se rendre compte du rôle que joua Henri Wehenkel lui-même dans cette histoire et qu’il n’évoque pas directement. Krier retrace l’histoire de l’UNEL – des UNELs, au pluriel, devrait-on d’ailleurs dire. L’UNEL active de 1920 à 1940 et fondée par l’Assoss et l’Akademiker-Verein (ancien nom de l’ALUC) avait pour but de permettre aux représentants étudiants luxembourgeois de participer aux instances représentatives estudiantines supranationales. En 1951, une nouvelle UNEL fut fondée, non pas par les deux associations estudiantines politiques, mais par les cercles et amicales « folkloriques », qui regroupent les étudiants luxembourgeois dans les villes où ils
font leurs études. L’Assoss et l’ALUC s’y affilièrent et dans les années 1950 l’UNEL devint ainsi véritablement une structure commune regroupant des étudiant(e)s d’horizons politiques différents. Se réclamant de la même orientation que l’Union national des étudiants de France (UNEF), l’UNEL avait l’ambition de se positionner comme un véritable syndicat défendant les intérêts matériels des étudiants considérés comme de « jeunes travailleurs intellectuels ».

Dans les années 1950, l’UNEL s’imposa comme un réel interlocuteur du gouvernement, obtenant gain de cause sur de nombreux sujets : réforme du système de bourses et des prêts aux étudiants, abolition de la collation des grades qui forçait les étudiants luxembourgeois à passer leurs examens non pas dans les universités étrangères où ils suivaient des cours, mais devant un jury luxembourgeois. La maison commune des étudiant(e)s de tous bords, à une époque de massification de l’enseignement supérieur, avait un réel poids politique. L’UNEL se trouva cependant très largement affaiblie par les discussions sur l’affiliation aux instances internationales pro-occidentales ou soviétiques : si la neutralité politique fonctionnait bien sur le plan intérieur, elle devint difficile à maintenir dans les relations internationales où le contexte de la Guerre froide s’imposa de plus en plus comme une donnée impactant le fonctionnement interne du mouvement étudiant luxembourgeois. En 1969, les remous ayant mené à la disparition de l’Assoss et au retrait de l’ALUC mirent un coup d’arrêt à l’action de l’UNEL unitaire, qui avait jusque là compté environ 70 pour cent des étudiant(e)s luxembourgeois(es) parmi ses membres.

Le court article commun de Frédéric Krier et Adrien Thomas sur l’UNEL des années 1970 et 1980 montre comment celle-ci se reconstitua en devenant d’abord une confédération des organisations de jeunesse des partis politiques avant que les chrétiens-sociaux et libéraux ne la quittent. L’UNEL se transforma alors en organisation politique de gauche, longtemps dirigée par des Jeunes socialistes – ceux-là même qui à la fin des années 70 s’éloignèrent du LSAP et qui, quelques années plus tard, ensemble avec d’autres anciens de l’UNEL et de l’Assoss, se retrouvèrent dans la mouvance des « nouveaux mouvements sociaux » qui revigorèrent non seulement le paysage des organisations non-gouvernementales, mais menèrent aussi à l’émergence de nouvelles sensibilités politiques vertes. À la fin des années 1970, l’UNEL comptait exclusivement des membres individuels et non plus de membres institutionnels comme les organisations de jeunesses des partis. L’organisation devint peu à peu une plateforme d’expression et d’expérience commune pour une partie de la gauche, au-delà des appartenances partisanes.

Pol Reuter retrace une période qui est difficile pour l’historien d’aujourd’hui : celle des années 1990 où les sources sont souvent rares et difficilement accessibles. Après une période de marasme, les années 1990 virent d’une certaine façon renaître l’UNEL. Reuter consacre une grande partie de son propos à décrire le rôle ambigu du président de l’UNEL Frank Engel (oui, celui-là même qui entra à ce moment également au CSV où il connut la gloire et le désaveu). Est-ce par manque de sources que l’article de Reuter détaille aussi comment la mobilisation des lycéens se fit tout au long des années 1990 non pas à travers l’UNEL (dont ils pouvaient cependant déjà être membres), mais par le biais de la « Schülerdelegatioun Lëtzebuerg », créée ad hoc pour mener les grèves en faveur du titre de transport « Jumbo » et contre diverses réformes des critères de promotion ? Reuter évoque avec honnêteté la « bataille contre l’insignifiance » (p.266) que dut mener l’UNEL. Au point de songer un moment à une fusion avec l’ALUC et l’ACEL, ce que ces dernières finirent cependant par refuser.

L’UNEL végéta ainsi quelque temps, avant qu’une nouvelle génération de lycéen(ne)s ne s’y investissent au début des années 2000. Les vingt dernières années sont retracées dans une interview croisée des anciens dirigeantes et dirigeants de l’UNEL – si des femmes avaient déjà présidé l’Assoss et l’UNEL dans les années 60 et 70, c’est surtout ces vingt dernières années que l’UNEL est devenue plus paritaire. Interrogés par Pol Reuter (qui fut lui-même acteur de cette période), ceux qui auraient constitués les « Al Hären (an Damme) » de feu l’Assoss racontent le moteur de leur engagement et des anecdotes qui permettent de situer l’impact d’un petit groupe d’activistes qui, parfois avec le soutien logistique de l’OGBL, permit de mobiliser des masses d’élèves et d’étudiants. Malgré les divergences de vues qui se font jour entre différentes générations de leaders, on regrettera cependant que les propos tenus ne soient pas contrebalancés par un regard extérieur, ni même par le recours à des articles de presse de cette période mettant en contexte l’action de l’UNEL, que ce soit sur la récupération de certains mouvements sociaux initiés par l’UNEL par des partis politiques ou par l’ACEL, ou que ce soit sur la non-implication dans les préparatifs de certains événements de ces mêmes organisations. Le rédacteur du présent compte-rendu, lui-même militant actif à l’époque, se rappelle par exemple du sentiment que l’UNEL du début des années 2000 était très proche de Déi Lénk1. Le sentiment de récupération politique du mouvement était donc sans doute réciproque !

C’est dans cette absence de regard extérieur que réside sans doute la principale faiblesse de cet ouvrage, à l’exception peut-être de la contribution de Frédéric Krier qui intègre les points de vue de la presse, en particulier du Luxemburger Wort très conservateur à cette époque. L’UNEL unitaire des années 1950 et 1960 regroupait un acteur de taille dont l’absence hante le livre : l’ALUC catholique. En n’intégrant pas d’article spécifiquement consacré à cette organisation, l’ouvrage garde un aspect partisan2. La même critique peut s’appliquer à la période récente. La rivalité entre l’UNEL et l’ACEL est certes thématisée, mais de manière unilatérale ; en particulier durant l’interview croisée, certains interlocuteurs ne cachent pas le peu de sympathies qu’ils ont pour cette organisation qu’ils considèrent comme apolitique et opportuniste3. Même si les auteurs du livre peuvent considérer les positions de l’ACEL comme timorées, une présentation sommaire de l’histoire politique de l’ACEL aurait été un complément bienvenu. Générations ne peut donc pas prétendre donner une image complète des organisations étudiantes passées et actuelles, mais livre une vision partielle de ce milieu.

Ceci est d’autant plus dommage que le livre, malgré son ton de narration inégal entre les différents chapitres, est un ouvrage d’un intérêt tout particulier pour les historien(ne)s et les activistes politiques. À la croisée de l’histoire culturelle des idées, de l’histoire politique et de l’histoire sociale (bien que le background familial des protagonistes soit rarement expliqué – peut-être parce qu’ils étaient pour la grande majorité issus du même milieu du Bildungsbürgertum), Générations retrace une histoire sociale et politique par le bas, montrant comment le mouvement étudiant, par le fait de la courte période d’engagement dans la condition passagère d’étudiant et par l’intensité de cet engagement, fut un fabuleux espace d’apprentissage politique. Le livre peut aussi se lire comme le récit de l’engagement de jeunesse du who’s who du monde libéral et de gauche du XXe siècle – de nombreux acteurs de l’histoire de l’Assoss et de l’UNEL ayant fait par la suite des carrières remarquées en politique ou, plus rarement, dans le monde économique ou syndical.

L’engagement dans les mouvements étudiants se concrétisa dans des actions à des moments-clés de l’histoire luxembourgeoise, actions qui eurent des conséquences politiques réelles, comme les réformes fondamentales de l’enseignement secondaire et supérieur dans les années 1960 ou l’abolition du service militaire en 1967. Que ce soit sur le rôle de syndicat étudiant ou sur des questions de société, le mouvement étudiant de gauche dont le livre trace ici l’autobiographie honnête et critique, connut de nombreuses victoires politiques, même si son affaiblissement durable (du moins en nombre de membres) depuis 1970 pourrait faire croire à une histoire ayant mené à un échec. Que les auteurs du livre portent cette histoire avec une fierté certaine n’étonne guère.

Mettant en lumière les tensions inhérentes aux mouvements syndicaux et politiques, Générations trace un portrait alternatif du Luxembourg du XXe siècle : un portrait de plusieurs générations d’engagement avec leurs différences, mais aussi leurs similitudes. Il relève l’importance en interne des discussions politiques sur des sujets concrets – une pratique qui semble largement désuète aujourd’hui, tant les positions des uns et des autres paraissent figées ou dominées par la volonté de bien paraître sur les réseaux sociaux. Le mouvement étudiant apparaît ainsi bien différemment que par le passé, alors que le poids sociétal des étudiants est aujourd’hui bien plus important qu’au début de l’Assoss : Adrien Thomas rappelle ainsi les chiffres des 800 étudiants luxembourgeois de 1957 face aux 20 000 en 2019. Les mouvements de jeunesse sont parfois le miroir des tensions politiques et sociales qui traversent la société dans son ensemble, ces tensions étant souvent vécues avec une bien plus grande intensité durant la jeunesse. L’expérience des aînés n’est certes dans ce contexte que rarement entendue par une jeunesse qui cherche son propre chemin – mais la vigueur des mouvements de jeunes sur des questions de société reste aujourd’hui encore d’une étonnante vivacité et amène des sujets nouveaux sur la table des négociations politiques. Les manifestations de Youth for Climate et la participation de nombreux jeunes aux manifestations Black Lives Matter au Luxembourg en sont les meilleurs témoins.

1 L’auteur du présent compte-rendu a lui-même été membre actif de la Conférence nationale des élèves (2001-2005), des Jeunesses socialistes (2002-2013) et de l’Association des étudiants luxembourgeois à Paris, affiliée à l’ACEL (2009-2011), sans avoir jamais été membre de l’UNEL.

2 Voir AV-ALUC, Livre du Centenaire, Luxembourg, 2001.

3 L’ACEL pose notamment comme condition pour devenir membre de son conseil d’administration de « ne pas être investi d’un mandat dans le cadre d’un parti politique, d’une organisation estudiantine à connotation politique ou idéologique, d’une autre organisation nationale d’étudiants, ou de toute organisation semblable à celles qui précèdent ». Ceci exclut donc de fait les membres de l’UNEL, montrant l’intrinsèque rivalité entre les deux organisations.

Régis Moes
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